La fidélité est avant tout une question d'amourLa fidélité en Amour

«L’amour et la fidélité, jointes ensemble, engendrent toujours la privauté et la confiance.»
Saint François de Sales, l’introduction à la vie dévote (1609).

Le contrat de mariage traditionnel loue les bienfaits de la fidélité en amour. La fidélité est-elle une vertu ? Est-ce un choix moral ou un choix personnel pour ne pas avoir à souffrir de jalousie ?

Si choisir la fidélité est tant plébiscité par la plupart de nos contemporains, et ce dans cette nouvelle ère de zapping sentimental, c’est que cela répond certainement à une nécessité. Au-delà de la norme, au delà de la morale judéo- chrétienne, qu’est-ce qui motive ces jeunes couples à opter pour la fidélité en amour ? La mode penche plus du côté de la liberté que des valeurs conservatrices, alors est-ce un côté réac ?

S’il est question d’exclusivité en amour et qu’une majeure partie de la population s’est ralliée à ce modèle amoureux, c’est bien qu’il doit y avoir des raisons. Il est intéressant d’examiner ensemble ce qui motive à choisir à priori le modèle exclusif en amour, d’un point de vue psychologique, mais aussi d’un point de vue sociologique.

Mais déjà, l’amour est-il monogame ?

Ce débat fait couler de l’encre, certains disent que oui.

Imaginons que l’homme pourrait se considérer comme une race supérieure aux animaux, c’est un pré-supposé fréquent.  Si on adhère à ce point de vue, il serait capable de s’obliger à rester monogame bien plus que la majorité des mammifères supérieurs qui pourtant proches de nous ne sont pas majoritairement  monogames, très peu d’espèces préfèrent rester en couple après la mise à bas de leur petit.

Une étude de l’Emory University of Atlanta aux Etats-Unis montre que la chimie des espèces fidèles se différencie des espèces polygames. Par exemple, le cerveau des campagnols des prairies possède des récepteurs de vasopressine, une hormone qui, conjuguée à une autre, l’ocytocine, favorise l’attachement. Il est donc plus fidèle que le campagnol des montagnes son cousin, infidèle par nature, comme 80 % des mammifères.

Mais pourtant, comme le dit Alain Etchegoyen dans son ouvrage sur la force de la fidélité : « Tandis que tous se laissent emporter par le temps, ses progrès et ses accélérations, l’homme et la femme fidèles tiennent le coup, résistent ». Eh oui la fidélité à l’air de résister au temps !

Et il ajoute :

 » Souvent contrainte par le passé, souvent engendrée par des craintes ou des terreurs, elle est aujourd’hui librement choisie. Son contenu s’enrichit d’une bonne nouvelle : désormais, si l’autre m’est fidèle, c’est qu’il m’aime. Aussi la fidélité, plus rare et plus chère, devient-elle un véritable atout dans l’existence et un avantage compétitif dans l’économie. La force de la fidélité se substitue à l’inertie des fidélités anciennes. »

C’est vrai que choisir à notre époque librement la fidélité c’est comme un acte à contre-courant d’une société qui se veut plus exploratrice des sentiments et de la sexualité qu’une société qui privilégie la vie de famille. Les voyages sont prisés et les voyages en tous genres, pas seulement les voyages touristiques mais aussi les voyages amoureux…

Où commence l’infidélité ?

Pour certains, être infidèle commence avec l’intimité physique : embrasser, avoir des rapports sexuels, pour d’autres c’est déjà là dès lors qu’il s’agit d’introduire une tierce dans l’imaginaire, c’est de l’infidélité affective, disent-ils, y penser souvent, lui écrire des mails, des textos, avoir envie d’un autre c’est déjà développer une vie intime.

Certains jugent que l’infidélité avec passage à l’acte physique est plus grave que l’infidélité affective, (purement sentimentale), donc ceux là tolèrent les amitiés, les liens affectifs même forts à l’extérieur du couple, tandis que d’autres se méfient plus des liens affectifs que sexuels, et supportent bien la polysexualité mais mal le polyamour… Comme on dit « il faut de tout pour faire un monde !!  »

Pourquoi choisir d’être fidèle?

Pour éviter le débordement des désirs passagers…

… Le débordement, tout feu tout flammes, qui serait, selon les dires, plus une tendance masculine que féminine.

On entend dans bien des propos que les hommes ont facilement un côté volage plus grand que les femmes, qui elles, ont une préférence pour garder leur homme à elle et protéger ainsi la famille. On prétend aussi qu’elles se dispersent moins que les hommes, qu’elles sont plus sérieuses…

«La fidélité et la constance me paraissent enlever à l’amour un charme qui est dans la fantaisie et l’imprévu. Le cœur féminin, par exemple, diffère beaucoup du nôtre, et je comprends les raisons qu’ont les femmes d’être plus persévérantes que nous dans leurs tendresses. Nous autres, nous adorons la femme, et quand nous en choisissons une passagèrement, c’est un hommage rendu à leur race entière». Guy de Maupassant, Préface de celles qui osent, 1883. 

Est-ce vraiment vrai ? On retrouve le mythe de Zeus et d’Hera ici, Zeus dissémine sa semence avec les mortelles quand Hera fait fort de défendre la stabilité et l’exclusivité de leur couple. Zeus représente la force d’expansion de la liberté et de l’ouverture au monde, alors qu’Hera représente la sécurité du couple et la stabilité nécessaire à la relation.

Même si la polémique reste entière quant à un aspect volatil en amour qui penche du côté des hommes et non des femmes, force est de constater que pour les deux sexes, et pour éviter la complication des passages à l’acte de désirs passagers, la fidélité est un rempart qui nous protège.

A commencer par soi-même. S’imposer la fidélité c’est se contrôler d’une passion dévastatrice imaginaire.

Et appliquer ce même cadre à son partenaire c’est probablement pour apaiser une anticipation de trahison ou d’abandon dans le futur.

D’où les contrats couple qui foisonnent à l’heure actuelle, avec ces règles explicites concernant les limites que chaque couple a envie de voir poser.

Pour éviter de rouvrir les plaies des traumatismes affectifs du passé

Choisir la fidélité est préférable si on ne veut pas s’exposer à des situations ingérables comme le fait de ne pas être sûr d’avoir la priorité, d’être le premier ou la première « sur le poduim » !

Si les blessures d’abandon, de rejet, de négligence sont trop vivaces, qu’il va être dur alors de tolérer un contrat couple sans règle de fidélité. Le réflexe sera de se comparer en moins par rapport au rival et quelle souffrance obsessionnelle !

La fidélité comme incarnation d’une rencontre d’âmes sœurs

Si la relation est passionnée, elle peut se tendre vers une fidélité des corps , des cœurs et des âmes, pour s’accorder à la représentation de l’âme sœur où rester à deux rien qu’à deux signifie s’élever en amour.

Renoncer aux autres n’est alors plus soumis à de la frustration. Si je suis comblé par toi alors nul autre ne m’est nécessaire, une représentation bien ancrée dans les mœurs, n’est-il pas ?

La fidélité comme besoin de sécurité ?

Est-on fidèle pour éviter les conflits, les complications anticipées d’une vie moins rangée ?

La fidélité comme victoire du narcissisme ?

Si l’on opte pour la fidélité c’est que l’on fait savoir qu’il(elle) est notre préféré et que nous tenons à lui conserver cette marque de privilège pour un bout de temps, voire jusqu’à ce que ce mort s’ensuive..(ou tout du moins la fin de la relation). On le rassure sur un point central du narcissisme de base : « tu es l’unique » et bien sûr ça fait vraiment du bien de l’entendre, d’être reconnu et vu, à rappeler que 80% de ma patientèle arrive avec des problèmes d’estime de soi !

Quels sont les arguments des exclusifs en amour qui clament haut et fort les intérêts à user de la fidélité ?

Déjà le mot fidélité est confondu dans le grand public avec le mot exclusivité. Lorsque l’on pense exclusivité en amour de quoi parle t-on ? S’agit-il ici d’exclusivité sexuelle ou affective ? Ou les deux ?

Ce mot fidélité est mal compris, on peut être fidèle en amour sans exclusivité sexuelle ou sans exclusivité sentimentale. Fidèle dans le sens d’être attaché, de se soutenir et de n’avoir aucune envie de rompre le lien.

Tout comme on peut être fidèle avec exclusivité sexuelle et affective mais l’un n’est pas intrinsèquement lié à l’autre.

Voici quelques arguments :

– « Il faut parfois plusieurs années pour s’ajuster, notamment sur le plan sexuel. Si, au nom de l’accomplissement personnel, nous allons tout de suite satisfaire nos désirs à l’extérieur, pallier la plus petite insatisfaction dans d’autres bras, le couple perd lentement de son importance. »

Ici, on retrouve la dichotomie entre frivolité et engagement, si je suis mon désir dès que je suis insatisfait dans mon couple, alors je mets en péril l’engagement qui nous lie.

Beaucoup pensent ainsi, ce qui ne veut pas dire pour autant que ceci est vrai, c’est une pensée de ou/ou, je m’explique : ou je suis engagé et je ne mets pas mon énergie ailleurs que dans mon couple ni ne cherche à fuir les problèmes en trouvant chez d’autres ce que je ne trouve pas avec lui, ou je suis en mode frivole et je papillonne mais je ne suis pas quelqu’un de constant et d’engagé.

Je ne peux ici m’empêcher de faire l’avocat du diable en abordant une pensée du et/et : pourquoi ne pourrai-je pas en même temps investir et régler les problèmes au sein du couple et en même temps trouver à l’extérieur ce qui manque à l’intérieur ? Sur quoi repose cette logique entre désinvestissement assuré et satisfaction des désirs avec d’autres ?

L’argument clé c’est de dire effectivement que l’infidèle fuit les problèmes de son couple ou se fuit lui-même. Il souille son idéal amoureux, il puise son énergie dans l’amour des autres pour combler son vide. Aimer vraiment est un travail à temps plein, qui demande compassion, tendresse, observation, attention, tolérance, prévenance. « C’est tellement difficile que je ne vois pas comment on pourrait parvenir à le donner à plusieurs personnes en même temps. » dit un homme interviewé après avoir goûté au célibat.

Pour Alain Etchegoyen : la fidélité est devenu un choix et non plus une contrainte dans cette société de consommation immédiate, les sites, l’individualisme, le viagra..

 Ce n’est plus, comme avant, une inertie ou une peur, c’est un signe de volonté. Il y a une satisfaction, une fierté à tenir bon et à ne pas être comme tout le monde. Et une forme de réassurance : puisqu’il n’est pas dans la contrainte, si l’autre m’est fidèle, c’est qu’il m’aime.

– Comme il est rassurant de se garantir dans le temps un amour éternel en posant un cadre de fidélité/exclusivité pour au maximum faire perdurer le goût des instants magiques de début d’union.

L’anticipation qu’un jour il y aura moins d’amour, une fois avoir goûté aux instants magiques de la fusion amoureuse devient le terreau de la  possessivité. Etre garant de la fidélité devient un motif pour tenter de faire perdurer l’amour, « au moins si on est fidèle, on a plus de chances de conserver notre si bel amour intact, pur.. » me disait l’une de mes patientes.

Un des dix commandements de Moïse annonce clairement l’injonction à être fidèle : «  tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain »

Les lois de Moise étaient posées pour ramener de la structure à une époque où régnait le chaos.

L’ordre s’oppose toujours au désordre. Et ce n’est pas un hasard si l’ordre, les règles, les contrats s’imposent à nous pour nous ramener à un sentiment de sécurité comme si le mari , la femme fidèle pouvait compenser la frustration  d’un bonbon dont on serait privé après y avoir goûté. 

Le réflexe « c’est à moi maintenant et je le garde d’abord ! » fait penser aux enfants lorsqu’ils ont un jouet auquel ils tiennent beaucoup qu’ils ne veulent plus quitter.

D’un point de vue psychologique, demander l’exclusivité en amour peut paraître tout à fait naturel et normal.

Se conformer à l’esprit du mariage est une manière de se sentir appartenir à la majorité bien-pensante.

« Comme il est rassurant de ne pas se poser trop de questions par rapport à l’ordre établi ! » , si vos parents ou éducateurs vous ont mis en garde contre les dangers de relations amoureuses débridées, l’association entre exclusivité-sécurité s’installe aussi dans votre formatage psychologique.

Le modèle des relations exclusives sous-entend souvent la notion de possessivité. Un fort « je te veux » se sous entend dès le départ dans la tête d’un exclusif qui tient à le rester.

Et c’est à juste titre « ce je te veux ! » qui est si séduisant, pourquoi ? Tout simplement parce que l’énergie de captation déployée vers l’autre est puissante, comment ne pas être insensible à tant de marques d’attention ? Ca nous fait nous sentir important, essentiel même dans son regard.

Sans compter que c’est lié à l’énergie de libido, « je te veux » ! sous entendu je veux te posséder, chimiquement les phéromones se diffusent dans l’atmosphère et créent une ambiance instinctuelle, sensuelle, attractive, on se croirait vite dans le film « 9 semaines et demi » en un laps de temps, non ?

Rien de plus sexy que de sentir désirable et désiré très fort. Et d’avoir envie de pérenniser cet état d’esprit.

L’exclusif en amour croit aussi que la jalousie fait partie de la scène amoureuse et en augmente l’intensité et l’intérêt.

Si je suis jaloux c’est que je sais que je tiens à toi, sinon je serais indifférent dit-il.

C’est un argument de choc. Ça sonne comme une évidence. Et hop je reviens à la fidélité victoire de la narcissisation, c’est comme une petite brume de narcissisation au passage pour celui qui brille dans le regard du jaloux. Enfin pour un temps ! Ensuite ça peut vite tourner à des scènes de contrôle, de flicage, d’un jaloux devenu obsessif.

Vous noterez que plus vous manquez d’estime de vous, plus vous aimez être unique pour l’autre et plus vous êtes friand des signaux qui le prouvent, un peu de jalousie remonte le moral dit-on.. Mieux que du chocolat ? Pas sûr..

Autre argument : 1/3 des divorces est lié à l’infidélité

l’infidélité blesse profondément parce que parfois le mensonge est pire que l’acte lui même, la confiance est détruite, l’infidélité transforme le couple en un véritable champ de bataille, en résumé, la fidélité va avec la simplicité et avec la paix des ménages.

La fidélité au niveau historique c’est surtout le symbole de la foi, évoquer les fidèles et les infidèles, c’est parler des mystères religieux, à partir du moyen-âge, la fidélité est ramenée sur terre par les troubadours qui s’efforçent de célébrer la passion infinie de l’âme en quête de lumière, contre le mariage religieux de l’église.

De cet amour courtois, naîtra une image lentement dégradée du ménage à trois des scènes de théatre du Vaudeville.

Conclusion

Une analyse sociologique montre que si mai 68 a balayé en même temps les interdits et les repères, là où chacun peut tenter de définir ses règles de vie ou d’amour, la permissivité ou le libertinage ne vont pas forcément en s’accroissant au sein des couples. En devenant affaire d’amour, plus qu’une obligation ou un pacte social et immuable, le mariage ou concubinage est plus fragile puisqu’il se défait avec le désamour. L’infidélité est donc moins tolérée puisqu’elle est capable de défaire un couple plus facilement. Alors, après une montée en puissance des couples libres, la fidélité comme valeur primordiale dans le couple revient en force depuis les années 80, comme un refuge ou besoin de sécurité dans un monde plein d’incertitudes. 

A l’aune de la mode de la liberté, l’individualisme bat son plein, chacun veut être le plus heureux possible au sein du couple, à l’heure actuelle, il est toujours question d’être capable de faire des compromis en couple mais en se respectant soi, alors la fidélité peut être un gage de contenant à notre époque.

Ceux qui optent en tous les cas pour la fidélité (traduisez exclusivité affective et sexuelle) ne savent pas toujours d’où part leur motivation, il me paraît important qu’ils clarifient ce pourquoi ils sont attachés à cette valeur en amour, et comme tous les attachements sont-ils capables si le partenaire n’arrive juste pas à tenir l’engagement décidé ensemble à pardonner ou à le comprendre dans ses méandres psychiques ?

Véronique Kohn, le 14 août 2018.


Prochaine conférence gratuite : « Les bienfaits de l’exclusivité en Amour », Gazette Café

Conférence gratuire de Véronique Kohn