amour-passion

 

 

Nous rêvons tous de pouvoir jouir pleinement de l’intensité et du goût particulier qu’offre la fusion amoureuse, sans pour autant nous y perdre. Beaucoup d’entre nous vont se sentir happés, fascinés, par l’élu du cœur. Ils vont déposer tout pouvoir en lui pour pouvoir retrouver ce sentiment de complétude, de joie d’exister de façon unique dans les yeux de cet Autre.

 

Que se passe-t-il en nous pour que l’on sente le manque de façon si aiguë? Pour que nos pensées s’accordent à croire que, sans ce partenaire, la vie est terne, sans intérêt, voire que le monde s’effondre si cet Autre ne donne pas signe de vie. Pourquoi passe-t-on la journée à scruter son appel téléphonique, un message, un texto? Pourquoi se voit-on sombrer aussi bas dans sa propre estime, sous le coup d’une telle dépendance affective?

 

Cette addiction au partenaire amoureux évoque l’addiction à une drogue. On est “drogué à quelqu’un”. La différence avec “les substances” est que celles-ci se procurent assez simplement, alors que “la drogue du partenaire” est plus difficile à obtenir. En effet, elle ne dépend pas de nous. Elle en dépend d’autant moins que le partenaire sur lequel nous avons jeté notre dévolu est unique.

 

La dépendance affective existe – bien malgré nous – du fait que l’on est séparé, dès la naissance, de la matrice originelle. Nous avons conservé ce souvenir dans lequel nous allons retourner pour le reste de notre vie vers le paradis perdu. Nous sommes donc dépendants de la relation. De plus nous sommes, de façon plus générale, des êtres de lien; nous sommes interdépendants les uns des autres. Cependant les souffrances ne sont pas identiques: on peut souffrir de manière passagère comme on peut souffrir de manière obsessive dès que l’autre s’absente du paysage affectif.

 

Reconnaître et accepter ce besoin d’être connecté aux autres, reconnaître le plaisir intense du lien à travers la relation amoureuse, telle est la première étape. Elle est préférable à l’évitement (éviter le lien ou préférer une relation tiède pour se protéger contre une éventuelle souffrance). Si, par peur de perdre mon autonomie, je ne m’attache pas, je me prive du plein attachement que procure la fusion.

 

En revanche, si je sais “défusionner” à la suite de moments très fusionnels, et si je retrouve le centre de moi même, je peux entrer et goûter totalement à la fusion, ouvrir mon cœur, et ceci d’autant plus totalement que je sais que je ne m’y perds pas. Puis-je cesser de projeter mes peurs anciennes d’être rejeté, abandonné comme un enfant perdu qui n’est pas équipé pour se rassurer lui même? Puis-je envisager que la vie, à chaque instant, est une grâce tout simplement, et ceci avec ou sans amoureux(se)?

 

“Défusionner” devient avant tout un apprentissage, parce que le principe de l’addiction est le suivant: on goûte une fois à cette drogue émotionnelle et sensorielle, cela nous procure un plaisir intense. Or ce que nous goûtons est une expérience qui a un début et une fin, tandis que nous voudrions qu’il n’y ait pas de fin. Surtout, on se piège à l’idée que seule cette personne peut nous procurer ces sensations de plénitude.

 

Ces sensations, si extraordinaires, que nous touchons à travers la fusion amoureuse sont relativement communes : il s’agira soit d’une quiétude, d’une béatitude, soit, au contraire, s’il y a passion, d’un goût de l’intensité; dans ce cas, le sujet a l’impression qu’il ne pourrait pas se sentir aussi pleinement vivant s’il connaissait moins de stimulations.

 

Une fois mémorisés ces sentis, nous fabriquons l’illusion de vouloir y retourner par un biais unique: cet objet d’amour qui a été associé à ce goût précis, que nous ne savons pas encore éprouver d’une autre manière.

 

Il s’agit alors de rétablir le goût du vivant par mille et une manières, de s’extasier sur les petits riens du quotidien et de sentir à chaque instant la grâce de l’existence. Il ne s’agit pas de chasser les pensées qui sont si difficiles à évacuer, mais – plus modestement – de revenir à un regard d’émerveillement. Ce regard ne sera plus fixé sur une seule personne, grâce à laquelle nous avons le goût du vivant; il s’agit alors de s’émerveiller de tout ce qui nous entoure, comme l’enfant sait si bien le faire.

 

Plus je vais prendre contact avec mes ressources, plus je vais m’intéresser à moi, plus je vais aimer la vie, et moins je vais donner à l’autre le pouvoir de me rendre heureux ou malheureux .

 

L’adulte que je suis devenu peut et doit réparer les blessures affectives du passé. Il y parvient en se créant une instance en soi qui agit comme un parent nourricier pour communiquer et rassurer son enfant intérieur, si démuni devant le manque d’un Autre, vécu comme tout puissant.

Avec l’instauration de ce dialogue, la partie souffrante en nous, qui cherche en vain une alternative à un prostration plongée dans le manque et la détresse, va apprivoiser sa solitude: cette “solitude-détresse” va progressivement se transformer en “solitude tranquille”. Elle peut aussi préluder à des retrouvailles nécessaires au rétablissement de la relation. Elle va surtout diminuer les enjeux que l’on fait porter à la relation amoureuse.

 

Je peux ainsi jouer le jeu de la fusion avec la légèreté qui me permet d’amener de la profondeur: en effet, la seule et unique profondeur qui puisse exister est celle qui affleure quand le « je » ne se prend plus au sérieux. L’alliance de la profondeur et de la légèreté est vécue dans cette dimension de l’impermanence intégrée avec la souffrance comme pouvant faire partie du voyage.

 

“Pour se passer d’une drogue, il faut en trouver une meilleure”, disait Marshall Rosenberg.

 

Pour cela, il vaut mieux que j’apprenne à me détacher de la relation, sans pour autant m’imposer un sacrifice. Autrement dit, la valeur que je vais trouver lorsque je vais activer mes ressources va m’amener à trouver des sources de plaisir alternatives. J’y parviens en me convainquant qu’il n’y a rien de mieux sur terre que le partenaire. Il existe d’ailleurs de nombreuses possibilités pour trouver ces sentiments de plénitude et pour remplir nos besoins d’amour autrement qu’en se focalisant sur un seul être.

 

Mais, à un moment donné, j’ai vu cet être et j’ai eu un élan vers lui. Alors, j’ai créé une collusion avec mon besoin d’amour. Si on m’enlève cet être, c’est comme si l’on me retirait la satisfaction de mon besoin d’amour: l’attention est fixé sur cette seule stratégie.

 

Pour s’aider à guérir de la dépendance affective, il faut savoir et expérimenter le «Je suis l’amour» qui veut se goûter en tout ce qui est. Je sais que l’identification à un personnage qui est le “Moi-Je” va rendre difficile de le toucher. Je me rends compte ce que je ne peux pas toujours y avoir accès. L’amour qui se trouve dans la relation va empêcher de ressentir simplement la joie d’être. Mais si parfois je me connecte au Soi, je vais pouvoir le sentir dans la relation. Sans donner à quiconque le pouvoir de m’empêcher de goûter l’amour que je suis.

 

Puis-je rester avec ma peine et me détendre maintenant, plutôt que d’imaginer que je vais, un jour, me libérer définitivement de la dépendance affective et ne plus sentir la souffrance? A ce moment-là, je reste en cohérence avec ma condition humaine, nécessairement limitée, et je cesse de vouloir quêter l’absolu. Je cesse de vouloir sortir à tout jamais des affres du sentiment de séparation, du manque de l’autre…

 

C’est la clé de la souffrance. Elle devient plus gérable. On lutte moins contre soi-même se rejetant comme étant pas encore libéré… [NB: je ne corrige pas cette dernière phrase car elle reste relativement mystérieuse à mes yeux…]

 

Une des pires de nos souffrances, souvent méconnue, est en effet la quête d’une libération éternelle.