Les couples qui travaillent ensemble

On entend parfois dire qu’associer vie intime et vie professionnelle dans un couple est prise de risque, voire une hérésie, à passer tout leur temps ensemble, à mélanger la vie personnelle et la vie professionnelle, il y aurait là un danger, celui de mettre en péril, de déséquilibrer ou de désinvestir la relation.

En premier lieu pourquoi avoir l’idée de se mettre à travailler ensemble ? Quelle est l’origine de ce désir de partager tout ou presque tout ? Est-ce que cela permet à l’un des deux qui se sent moins en sécurité de le devenir, d’être soutenu par la force de celui qui est le plus battant des deux ?

On dit souvent : « à deux on se sent plus fort ». Ou à l’opposé, l’idéal fusionnel qui se concrétise dans le réel : se lancer dans une aventure professionnelle extraordinaire qui correspond à une manière de partager tout et le plus possible, mettre en commun les différentes sphères de la vie, l’espace de la relation intime, celui également de la vie professionnelle. Consécration à l’amour qui les unit pour déployer à l’extérieur le meilleur de ce qui émanent de leurs talents.

Alors est-ce possible que cet idéal fusionnel perçu par le plus grand nombre comme une hérésie les cimente au contraire ? Aujourd’hui la valeur de l’autonomie est plus prêchée que celle de la fusion, peut être que le nombre de divorces augmentant, la mode n’est plus à l’idéal romantique, blasés, déprimés, trop réalistes ? On ne veut plus croire au prince charmant, à la femme idéale ? Qui sont-ils ces derniers mohicans de la quête fusionnelle en couple, qui partagent la vie professionnelle, tout quoi ! Cherchent-ils à se rapprocher de leurs stars préférées ?

Je pense ici à des couples mythiques réels ou symboliques qui surgissent dans nos représentations :

  • Bonnie and Clyde
  • Gainsbourg et Jane Birkin
  • France Gall et Michel Berger
  • Saint François d’Assise et Sainte Claire
  • John et Jacky Kennedy
  • John Lenon et Yoko Ono
  • Martin Luther et Coretta Scott King
  • Winston et Clémentine Churchill
  • Sri Aurobindo et Mira Alfassa
  • Barak et Michelle Obama
  • Bill et Hilary Clinton

Interrogés, les sceptiques le sont vraiment par contre : ceux là se disent qu’ils vont finir par s’étouffer, que ce sont de grands dépendants affectifs, que tout ça va mal tourner, plus d’espace propre de liberté. Alors, l’association vie personnelle – vie professionnelle est-elle indubitablement un danger pour le couple ou un enrichissement ?

Après avoir mené une enquête autour de ces couples professionnels dont je fais partie, je note que certains couples témoignent qu’ils densifient leur lien à travers cette association cœur, créativité, temps passé, aventure unique d’un projet mis en commun considéré un peu comme  « leur bébé ».

Pour d’autres, le mélange vie affective/vie professionnelle va occasionner une aggravation des différences, une méfiance accrue sur les points de désaccords, vont finir par se contrôler l’un l’autre encore plus, finir par vérifier leur scénario amoureux, avec lui(elle), c’est toujours pareil, je le savais bien.

La première question à se poser, c’est pourquoi et comment décide-ton de travailler en couple ? Quel est le premier à en avoir eu l’idée, quel est l’élan du partenaire qui lance les dés ? Un état amoureux tel, que l’envie d’investir plus avec son élu du cœur se fait sentir ? Un « je te suivrai, là où tu iras j’irai.. », à deux nous réaliserons un projet hors du commun pensent-ils, comme un idéal de fusion total tels les fameux couples vedettes que j’ai cité plus haut, que l’on appelle en anglais les « famous woork couples. ».

Il est vrai que l’aventure paraît tentante surtout quand c’est proposé en début de relation, l’amour fait déplacer des montagnes dit-on. Tout seul, on ira moins loin, à deux le monde nous attend !

Mais pourquoi pas ?

Auparavant, et dans les cultures traditionnelles, les familles avaient pour habitude de travailler ensemble, le clan faisait office de loyauté, de force pour faire face à la compétitivité.

A ce titre là, est-ce que certains couples modernes ont gardé le souvenir de ces usages culturels louant  la famille  et le couple comme cellule économique avantageuse pour décider de s’unir professionnellement ? En tous les cas, celui qui présente l’idée à l’autre doit certainement être enthousiaste pour convaincre son compagnon de se rallier à sa cause. Suffisamment pour que les deux se mettent d’accord sur le départ d’une aventure à deux, qui va les rassembler sur le plan du temps passé ensemble, des enjeux financiers, affectifs, émotionnels, matériels.

L’interêt de faire vivre un couple professionnel, c’est que l’on crée une unité orientée sur la vie intime mais aussi vers un rayonnement sur la vie extérieur. C’est remettre en circulation ce qui se vit, se crée, s’alchimise au sein du couple. Mettre au monde, rendre et transmettre, un mouvement de l’intérieur qui va vers l’extérieur. Le couple, ici est un modèle de réalisation total, lieu de création, d’innovation, chacun soutient l’autre pour offrir son meilleur.

Et oui ça existe ! Le couple peut devenir solaire, un amour vrai, authentique le permet , parce qu’il est clair que si ces couples là accèdent à ce niveau de rayonnement, c’est qu’il y a une complémentarité et beaucoup de maturité pour supporter une telle proximité. Justement le lien peut se tisser de façon encore plus dense..

Les risques :

« Ca passe ou ça casse », comme disent certains, il est sûr que le challenge de mettre tout en commun augmente les chances d’avoir des occasions de se disputer. Et si on met en balance le couple classique, ceux qui ne travaillent pas ensemble, le risque c’est qu’il  se referme sur lui même, un partage à deux certes mais sans donner à voir l’expression de leur union. L’énergie devient centrifuge, dans le deux on peut se perdre.

Le couple professionnel, lui, produit et offre, si ce couple vit en amour, il est centripète. S’il s’est installé en couple professionnel pour des raisons de sécurité, en mode survie, il ne peut rayonner ce qui n’est pas acquis dans l’individuel : l’amour ne rime pas avec la peur, ni la survie mais avec un grand oui à tout ce qui est. Et il va en falloir des grands oui pour passer les orages, les moments de dépression quand le vent ne tourne pas favorablement en rapport à l’investissement fourni.

Le risque qui guette le couple professionnel, c’est que s’ils n’y prêtent pas attention, ils peuvent s’absorber dans les projets et oublier les temps de vie personnelle, ne plus prendre de vacances ensemble sans ouvrir l’agenda, parler « boulot » tout le temps, à tout mélanger, on finit par avoir du mal à garder l’espace d’intimité pourtant si important pour un bon équilibre. Justement, cet équilibre entre sphère privée et vie extérieure est fragile, pour peu qu’ils aient aussi une vie de famille, l’espace d’intimité peut vite être sacrifié.

Pour le couple traditionnel, si la sphère professionnelle est très investie, un des deux, ou les deux peuvent ne plus avoir grand chose à partager, c’est aussi un risque, on le voit souvent lorsqu’à la retraite, certains couples se retrouvent avec plus de temps en commun . Ils partagent le même toit, et à l’idée de se retrouver en tête à tête après cette période active où finalement l’intimité n’a pas été sauvegardée, ils n’ont qu’une envie, de s’éloigner toujours et encore plus.

En conclusion , si le couple peut parfois être le terreau de bien des déceptions, de ruptures fracassantes, de bien des souffrances amoureuses, il peut aussi être source de jaillissement, de créativité, de complémentarité, s’il respecte les lois des aspirations :

  • se reconnaître déjà en tant qu’individu, aimer qui on est
  • connaître son ou ses talents
  • les reconnaître
  • avoir envie de les exprimer
  • les transmettre au monde

Dans ce cas, créer à deux peut être vraiment de toute beauté, et agrandir encore l’amour qui les unit, et c’est exactement ce que je vis puisque je suis en couple professionnel, avec toute la gratitude que j’ai pour faire vivre l’amour avec cet homme qui me l’a proposé, peut être ici la consécration de ce qui m’a depuis toujours transporté : l’Amour dans le champ de la relation intime.

Véronique KOHN, Le 22 avril 2018