La relation tantrique : clichés et errances

Kundlini-Tantra-Energy

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Les personnes qui s’intéressent au tantra, ou qui en entendent parler se forgent une représentation de ce qu’est une relation tantrique .
Qu’est-ce qu’une représentation ? C’est l’idée que je me fais d’un objet ou d’une expérience, apprise par le biais d’un tiers ou directement expérimentée, puis par un processus de généralisation, je vais le développer en une croyance, c’est-à-dire un concept pris pour une vérité, si je ne la questionne pas.

On ne peut éviter de fabriquer un représenté à partir d’un aperçu, d’une expérience de stage, d’un article lu et selon les auteurs, les animateurs de stages si vous suivez des stages de tantra, votre croyance suivra ce qu’ils ont eux même perçu, sélectionné, compris des textes anciens ou repris (le néo-tantra revisite le tantrisme en mettant l’accent sur la sexualité sacré, ce qui reste un axe particulier et réducteur du tantrisme) et qu’ils ont traduit en fonction de leur goût et leur style de personnalité.

Nos représentations deviennent donc des certitudes, et même ce que je peux décrire dans cet article ici ne renvoie pas non plus à une vérité mais interroge le système des croyances préétablies, non questionnées. En aucun cas ma grille de lecture ne prétend affirmer quoi que ce soit mais plutôt vise à déconstruire ce qui pourrait être pris comme une croyance limitante.


Pourquoi s’interroger sur les clichés de la relation tantrique ?

Parce qu’à mon sens les croyances circulant sur la question renforce le mythe de l’amour idéalisé, de l’amour romantique qui est souvent l’un de nos plus grands fantasmes avec à la clé une potentielle dépendance affective et ou sexuelle à un rêve qui nous empêche de percevoir et d’accueillir la relation telle qu’elle se présente, avec ses richesses et ses imperfections.

Compte tenu du nombre de personnes qui souffrent d’un rêve inassouvi d’amour, lorsque cette frustration se projette sur l’image du couple divin Shiva/Shakti, tout concourt à générer une dépendance encore plus grande à l’éventuelle « perle rare » enfin dénichée.

La grandiosité en Analyse Transactionnelle est un concept qui décrit bien ce phénomène d’idéalisation : dès que nous déformons le réel pour le rendre extraordinaire et ceci pour mieux le supporter, nous exerçons de la grandiosité en méconnaissant certains aspects et en en exagérant d’autres.


Quels sont les clichés ?

Pour certains, la relation tantrique est une relation privilégiée qui se pratique avec des partenaires « spéciaux », dits « tantriques », mais qui ne se destine pas à se vivre sous forme de couple.

Qu’est-ce qu’un partenaire tantrique dans l’imaginaire dominant du New Age ?

Ce que l’on entend souvent c’est une personne qui va vénérer le Féminin ou le Masculin selon si c’est un homme ou une femme, il prend du temps pour rencontrer l’autre (qui converge avec le mouvement du slow-sex), il vise à entrer dans une plus grande connexion à soi et à l’autre probablement pour se protéger du monde profane qui manque de profondeur, ce monde ordinaire qui incite plus à l’agitation qu’à la spiritualité. Il y a du respect, il cherche l’accès à la transcendance par le biais de la sexualité.

Ce qui est frappant, c’est que les moments dits tantriques revêtent une certaine forme, des codes, des pratiques, un peu comme si on pratiquait un sport ou une activité qui demande à s’exercer. Il s’agit ici d’amener de la conscience et de la spiritualité dans l’acte d’amour et de s’y entraîner.

Pourquoi pas ? Mais ce qui est curieux dans cette démarche est d’élaborer cette représentation de moments particuliers tantriques qui ne durent pas puisque dès lors que l’on revient à notre quotidien, lui ne serait plus « tantrique »…


Et si justement la Vison tantrique enseignait exactement l’inverse ?

Et si le sacré se trouvait exactement à l’endroit où nous sommes et non plus là où nous cherchons à y entrer par des artifices ou des techniques ?

Peut être qu’à ce moment là, celui qui reste centré, détendu quand cela lui est possible quelque soit la forme relationnelle a tout compris et n’a plus besoin d’en passer par les rituels, exercices, ou représentation d’une relation qui serait idéale durablement.

Peut être qu’effectivement un certain nombre de pratiques visent à faire découvrir au tantrika cet espace du Soi, non pas pour s’y attacher mais pour savoir qu’il se rencontre partout et tout le temps. Il ne peut s’évanouir, ni disparaître, il est au delà des formes qui apparaissent et disparaissent sans cesse.

L’enseignement tantrique nous propose de ne pas faire dépendre le bonheur des qualités d’un partenaire, d’un attachement à un type de relation quel qu’il soit. Mais plutôt de rester aligné, ou de garder une distance, une constance à l’égard des hauts et des bas de la relation, ce qui va donner un immense espace de liberté.

Il n’y a pas de relation tantrique qui serait spécifique à des critères particuliers, il n’y a qu’une expérience subjective qui dans l’instant peut être vécu dans un espace témoin et tranquille.

Le cliché le plus classique est relatif à une relation liée à une certaine forme de sexualité. La sexualité est dite « sacrée ».

Déjà, on peut s’apercevoir que dans le grand public le tantra est relié à la sexualité, soit vue comme une forme de libertinage, soit comme une voie d’exploration de l’énergie sexuelle.

La sexualité n’est qu’une toute petite partie du tantrisme, et peut être que comme la libido est l’énergie de vie, et que dans nos sociétés encore aujourd’hui beaucoup de tabous, de fantasmes chargent la sexualité, les stages de tantra orientés sexualité sont des lieux qui permettent simplement de parler et de vivre à cœur ouvert de ce que nous vivons dans l’intime et rendre justement moins secret, moins personnel de ce que nous imaginons très personnel.

Réservé à un certains nombre d’initiés, seuls ceux ci peuvent accéder à une sexualité sacrée et le mot sacré est un mot très particulier, le mot sacré s’associe à ce qu’il y a de plus précieux en nous, du sensible qui participe à notre intime, comme un joyau étincelant que nous ne pourrions partager qu’avec un partenaire qui puisse vibrer sur la même longueur d’onde.

Encore une croyance qui renforce le besoin de ne pas s’éloigner trop longtemps de ce partenaire si parfaitement idéalisé.

Et celle-ci : « si je suis dans une relation tantrique, je suis enfin dans la cour des grands » est exactement l’inverse de ce que préconisent les anciens tantrikas.. Plus je cherche à me hisser vers l’éveil, plus je crois toucher des espaces illimités et plus je nourris l’ego, avec un complexe de supériorité pour ceux qui n’ont pas ou le soi-disant mode d’emploi – c’est à dire les codes conventionnels par lesquels « l’élite spirituel » se reconnaitrait entre elle – ou touché cet espace.

Ce qui n’empêche de pouvoir goûter ces espaces magnifiques mais sans les qualifier de supérieurs et à vouloir sans arrêt y retourner sinon attention à l’addiction !

Toujours dans l’association relation tantrique et relation sexuelle sacrée, si je pars à la recherche sans en prendre conscience d’une sexualité spirituellement élevée et pure, à l’opposé d’une sexualité « bassement ordinaire », et que je trouve ici quelque chose ou quelqu’un qui me permet de goûter une expérience ineffable de transcendance, je vais commencer à nourrir le terrain de ma future addiction à une forme de sexualité.

Ici le partenaire tantrique sera utilisé pour accéder à un orgasme cosmique, l’élévation : lui, un adorateur du féminin sacré, elle, une initiatrice du masculin sacré.

Et cette manière de s’utiliser l’un l’autre est une zone aveugle, sous couvert d’être spirituel on ne voit plus comment nos addictions prennent forme, comment je jeu de nos blessures mutuelles se rejouent en miroir, pour s’entretenir et répéter des scénarios de satisfaction/déception.

La valeur d’une recherche esthétique en amour peut créer une dépendance à une forme préférée de sexualité qui devient une accroche (voir un agrippement) au partenaire, je crois que c’est lui qui a le pouvoir de révéler la beauté en moi.

Le tantrisme nous fait prendre conscience de notre esprit duel : j’aime l’élévation et je ne veux pas d’une relation basse ou ordinaire.

Je veux ce partenaire tantrique et je suis attachée à la forme qu’il prend.

Prenant conscience de plus en plus de nos tendances, de nos goûts nous pouvons voir combien nous rejetons ce qui ne rentre pas dans le cadre de nos valeurs, et combien notre souffrance en émerge.

Dans n’importe quelle relation amoureuse l’amour fluctue sans cesse, dans une même journée le baromètre peut changer d’un instant à l’autre, tout comme nos pensées fluctuent sans cesse, tout comme nos humeurs en fonction d’un stimulus.

Nous ne voyons pas qu’en choisissant une forme, nous en excluons une autre, nous voulons du bon, du beau, du merveilleux, nous rejetons l’inverse.

La relation fantasmée comme tantrique va magnifier des instants privilégiés et en condamner d’autres, elle est très proche de l’amour romantique ou conduit à ce type d’amour.

Un autre cliché de la relation tantrique serait d’imaginer que celle-ci si noble est exempte d’ombres, de conflits, qu’il n’y a pas de colère , de petits égos qui se confrontent. Alors que c’est tout le contraire, la relation tantrique est pleine de toutes les formes régies par nos conditionnements.

Est tantrique celui qui peut prendre une distance et voir tout ce que la biologie, la génétique, le transpersonnel influe sur nos manières de penser, sentir, agir que l’on appelle aussi nos conditionnements,.


Et le couple tantrique alors ? Existe-il ?

Ce que l’on peut lire dans les articles sur ce sujet ressemble fort à un couple idéal avec de l’autonomie, de la non possessivité, de l’acceptation inconditionnelle, du respect, de la maturité et de la responsabilité. Ils inventent une nouvelle manière d’aimer, l’amour est cosmique, chacun ressent que l’autre est une partie du divin, et au final chacun a transcendé son pôle féminin/masculin, la grâce du moment présent est infinie et leur relation devient un état permanent de méditation.

Ce paragraphe pourrait se retrouver dans les écrits des troubadours à une autre époque, sous une forme analogue, on voit combien le besoin d’enchanter le monde, de créer de la poésie, perdure d’époque en époque.
Le couple est vu ici comme un outil de croissance pour l’individu, on se fait grandir l’un l’autre en étant ensemble.

Mais à mon sens le couple tantrique serait peut être exactement l’inverse, une capacité à s’enchanter quand il y a le désenchantement, à s’émerveiller d’un ordinaire extraordinaire, à surtout ne pas chercher à tendre vers du mieux, à progresser, à croître en se dépassant, mais à se détendre et à accueillir nos conditionnements avec tendresse.


Pour conclure…

Les représentations de la relation tantrique sont le plus souvent basées sur des critères dits spirituels et revêtent une certaine forme idéalisée, qui paradoxalement enferme la relation dans un dogmatisme d’autant plus dangereux qu’il est « spirituellement » justifié. Qui veut faire l’ange fait la bête, dit-on. Il est à craindre que le proverbe traduise bien les errances de l’imaginaire new age, et loin de libérer les âmes, ces nouveaux dogmes contribuent à renouveler et à renforcer de vieux schémas conditionnés.

Quelqu’un qui a commencé à développer une certaine maturité sur la voie spirituelle n’a pas besoin de critères, de vêtements particuliers, il est celui ou celle qui demeure conscient des jugements et conditionnements tout à fait ordinaires qui apparaissent dans chaque rencontre, dans chaque relation. , dans chaque expérience que lui propose la vie et totalement présent à son vécu sans s’y identifier complètement.

A partir de là, la liberté de la Conscience, dans l’acception tantrique, peut commencer à se goûter.