Fidélité / infidélité : entre choix et conditionnement

Résumé de la conférence donnée le 9 novembre 2013 à Montpellier par Vicky Kohn

Suite à la conférence du jeudi dernier, il m’est apparu très clairement que peu de personnes dans le grand public avaient pris le temps de distinguer les notions générales de fidélité et d’exclusivité sexuelle et/ou affective. Ce qui est socialement entendu comme engagement amoureux présuppose ainsi le plus souvent l’exclusivité sexuelle.

Revenons à l’étymologie du mot fidélité : il est issu de Fidès en latin qui était dans la mythologie romaine la déesse de l’honnêteté, de l’intégrité et de la bonne foi, représentantes de l’engagement et du devoir. On trouve également dans le dictionnaire la définition du terme « fidèle » : être attaché à ses engagements, à ses devoirs, à ses croyances. Selon sa culture, son histoire, son système de valeurs, une personne va ainsi tendre à s’inscrire dans la continuité d’une certaine représentation de la fidélité.

Il est alors remarquable de constater que dans le champ de la relation amoureuse le mot fidélité est couramment entendue comme renvoyant à une notion d’exclusivité sexuelle.

Ceci est d’autant plus surprenant que si nous considérons le concept selon une perspective relationnelle plus large la fidélité n’a pas grand-chose à voir avec une quelconque exclusivité. Il est en effet manifeste que l’on peut tout à fait être fidèle à quelqu’un ou à quelque chose sans être exclusif. Ainsi on est bien capable d’aimer d’un amour fidèle plusieurs enfants, parents ou amis sans se sentir infidèle. Il est également possible d’utiliser le terme au sens d’une fidélité à soi ( se respecter), ou fidèle à ses principes…

D’où procède alors cette acception si particulière et réductrice de la fidélité dans le champ amoureux ? Pourquoi, dès lors que la dimension sexuelle de la relation est impliquée, ne pourrait-on pas aimer avec fidélité et engagement plusieurs personnes à la fois ? Existerait-il une conception de l’engagement amoureux alternative au modèle de l’exclusivité ad vitam prôné par le contrat traditionnel du mariage de tradition judéo-chrétienne ?

C’est précisément cette conception alternative de l’implication amoureuse que propose ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le polyamour. Il s’agit en effet ici d’être fidèle de cœur à plusieurs personnes. C’est à dire s’autoriser à s’attacher à une ou plusieurs personnes à la fois avec le consentement de chacun dans des relations affectives suivies et donc… poly-fidèles.

Mais comme l’engagement amoureux est encore le plus souvent confondu avec le pré-requis de l’exclusivité sexuelle et affective, la croyance largement acceptée et partagée – et peu questionnée au bout du compte – pourrait être formulée comme suit : je ne peux décemment pas prétendre être engagé dans une relation amoureuse si je ne m’engage pas en quelque mesure à un contrat tacite d’exclusivité sexuelle et affective. Dans son acception la plus extrême, nous pourrions même presque entendre que l’exclusivité sexuelle impliquerait l’engagement ou l’implication amoureuse ! En découlent tous les jugements péjoratifs dont on affuble les poly-amoureux : instables, dispersés, pas engagés, volages, libertins, peu fiables, etc…

Plus qu’à l’exclusivité, l’engagement amoureux tient selon moi davantage à la capacité de s’investir dans la relation pour qu’elle devienne à la fois source d’épanouissement et de dépassement des crises et des obstacles ensemble. Si en cas de crise, l’un des partenaires génère une rupture du lien sans prendre en charge et revisiter la part de responsabilité qui lui incombe, alors effectivement l’engagement relationnel me paraît faible, beaucoup plus mou que celui qui procèderait d’une non exclusivité sexuelle et/ou affective.

La sensibilité contemporaine à l’endroit de la question de l’exclusivité amoureuse découle bien entendue du caractère intrinsèquement possessif du désir sexuel. Mais il découle également souvent de certaines blessures et insécurités de la personnalité (peur de l’abandon, de la trahison, de ne pas être choisi…). De ce fait le modèle calqué sur le contrat traditionnel du mariage vient à point nommer justifier par des arguments tenant de l’amour ou de la spiritualité ce qui n’a au final pour fonction que de sécuriser une insécurité nourrie par des blessures et immaturités de la personnalité.

La puissance du désir étant ce qu’elle est, il est bien entendu que ce contrat d’exclusivité sera dans la pratique bien difficile à honorer dans les faits, sinon dans les fantasmes non consommés : le mensonge et la culpabilité sont donc fréquemment au rendez-vous de cette conception contraignante et réductrice de la relation amoureuse authentique. Les chiffres vont dans ce sens : 7 couples sur 10 divorcent et 43 % des français avouent être infidèles, hommes ou femmes. Il y a même des sites de rencontre dédiées aux personnes mariées cherchant des partenaires en sous-marin. Lucratif business s’il en est ! C’est comme si « tromper en sous marin » était devenu la nouvelle norme implicite mais non assumée… à qui sommes nous donc le plus infidèle alors ? à l’autre, à nous ?

Donc deux règles morales sont de fait fréquemment transgressées dans les couples : l’exclusivité sexuelle et l’intégrité (se dire en vérité), ce qui fait beaucoup de tensions, de contraintes, d’interdits et de violences… Tout cela pour quels bienfaits ? Que de souffrances pourraient ainsi disparaître si l’on n’avait plus besoin de dissimuler une partie de nos élans et désirs naturels à nos partenaires, ceux-ci étant légitimés dans leur jalousie et leur possessivité par une conception dominante archaïque et réductrice de l’amour, fondée en dernière instance sur la peur et l’insécurité affective !

S’il peut y avoir effectivement tromperie ou trahison dans une relation amoureuse, celle-ci ne tient ainsi pas selon moi à une la consommation d’une tierce relation mais plutôt au fait de ne pas avoir pu s’aimer suffisamment pour dépasser les insécurités respectives des partenaires et de ne pas avoir su se maintenir en intégrité, en transparence.

Puisque mon partenaire ne peut accepter ma liberté en amour, la menace de la rupture du lien combinée à mon insécurité affective m’amène tout naturellement à lui mentir, et voici la boucle bouclée. Le mensonge servira ainsi à celui qui fait le choix du mensonge autant à se préserver d’une confrontation à une part de lui-même qu’il ne parvient pas à assumer qu’à préserver au bout du compte la pérennité d’une relation finalement sécurisante même si pas entièrement satisfaisante.
Peut-on aimer l’autre tout en le laissant libre d’être ce qu’il est, exclusif ou non ? Sur quoi faisons-nous reposer l’implication et l’engagement amoureux ? Sur la possessivité et la sécurité ou sur la liberté et l’intégrité des vécus et des désirs ? Est-ce que la sécurité et la garantie d’un amour durable rime avec exclusivité ? Il est au bout du compte aberrant que notre conception contemporaine de la relation amoureuse renvoie davantage à la sécurité et à la contrainte qu’à l’accueil de l’autre et à la liberté.

Toutes ces réflexions pour nous inviter à revisiter nos schémas rigidifiés, affirmés avec véhémence par les garants de l’exclusivité : « si tu me trompes, tu ne m’aimes pas, tu me trahis, je n’ai plus confiance etc… »

Suis-je insécurisé au point de craindre que si j’accepte que mon partenaire aime ailleurs ou autrement il risque de désinvestir le lien, parce que mon ou ma rival(e) sera forcément mieux que moi, et qu’en l’en empêchant, en bordant, en cadrant, en contrôlant, il y a moins de risques que notre amour ne s’effrite et s’envole en fumée ? Et ne puis-je reconnaître et accueillir cette insécurité en moi, en trouvant des ressources pour mieux gérer ma jalousie afin de ne pas projeter le mauvais objet sur l’autre qui va me trahir, me mentir, me tromper ?

En général, bien au contraire, l’attention étant mise sur la tierce personne éventuelle, elle a tôt fait de la convoquer dans le paysage fantasmatique puis dans la réalité. Du coup, notre aimé a tôt fait de transgresser l’interdit, de passer l’acte et de nous tromper comme nous l’avions anticipé…plus l’interdit est présent, plus la tentation sera grande de passer à l’acte pour certains rebelles à l’autorité : le sentiment désagréable d’être sous contrôle permanent vient en effet – hélas à juste titre – réanimer la vieille blessure de ne pas être aimé et accueilli pour ce que nous sommes…

Mais est-on vraiment libre de nos choix ? Si je m’inscris dans le modèle traditionnel basé sur le contrat de mariage, vais-je être capable de le remettre en question et sortir de la norme ? Ou encore de dépasser ma peur de perdre l’autre en devenant non possessif, de le laisser libre, ou de me confronter à la solitude et à ce que j’imagine de l’effondrement consécutif à la rupture s’il ou elle venait à me quitter, suis-je encore si naif pour croire qu’en mettant des limites à l’autre, en l’interdisant de transgresser la règle de l’exclusivité, il va rester plus longtemps amoureux ? Quelle est l’empreinte et l’emprise résiduelle des religions et morales judéo chrétiennes sur nos croyances prétendument laïques ? Notre système éducatif et culturel ayant été fortement conditionnée par la morale religieuse, il sera très difficile de nous libérer de ces interdits et lois morales : je crains que le pêché de la chair ne soit appelé à demeurer encore longtemps engrammé dans nos esprits et dans nos coeurs.

Alors le poly-amour est-il une utopie élitiste pour une poignée de libertaires minoritaires ? Ou un modèle précurseur de ce que seront les relations amoureuses dans quelques décades ? Je ne saurais dire. Mais pour ma part je me fais une règle de ne plus entrer en relation sans avoir pris soin de vérifier que le partenaire choisi est capable de dépasser ce modèle normé de l’exclusivité sexuelle ou affective, et de m’accueillir dans ce que je suis, sans me faire porter le poids de sa jalousie si jalousie il y a.

Peut être beaucoup de nos contemporains devront-il d’abord passer par un chemin de travail sur eux et de déconstruction de valeurs passivement admises et assimilées comme : s’il y a exclusivité sexuelle, il y a plus de sécurité et plus d’engagement … Ceux qui sauront se bâtir une authentique autonomie affective pourront ainsi un jour avoir réellement le choix de rester attacher au modèle traditionnel du couple exclusif ou de prendre le chemin plus téméraire d’une conception poly-amoureuse de la fidélité et de l’engagement, en s’autorisant à faire vivre l’amour plus librement et en transparence au travers de plusieurs relations.

Et n’oublions jamais, en conclusion, que l’énergie du désir demeure la source principale de notre déploiement vital, que plus on aime librement, plus l’énergie circule et moins on attribue à une seule personne la responsabilité de nous combler… pour le meilleur et pour le pire.

Véronique Kohn, psychologue, psychothérapeute à Castelnau-le-lez