Pourquoi est-ce que cette question est importante ?

La distance est un critère important dans la relation, on parlera à juste titre de « trouver la juste distance » pour que le couple savoure le lien sans s’étouffer, cette question se situe dans une dynamique contemporaine puisqu’auparavant elle n’était pas centrale, ni discutée entre les partenaires.

Les formes que prennent la distance peuvent être variées : certains vont vivre en couple et dormir dans des lits séparés ou s’arranger pour construire un espace propre qui fixe un territoire, une « bulle » d’espace vital.

D’autres vont préférer vivre séparément, deux domiciles avec une distance géographique plus ou moins proche. Chacun avec son « chez soi » reste la devise nécessaire pour jouir de la relation sans empiéter sur le territoire de l’autre.

Partager les bons moments permet de ne pas se noyer dans les affres du quotidien et d’éviter l’usure ou la routine par exemple.

Mais réfléchir sur le thème de la distance dont on a besoin pour se sentir ni trop envahi ni trop d’absence du lien est déjà une préoccupation qui privilégie le couple à la notion de famille. Il est plus simple d’élever des enfants sur un territoire commun, ce sujet de la distance est souvent moins priorisé que celui de l’exclusivité ou de la répartition des tâches lorsque l’on construit une famille.

Pourtant cette question qui paraît secondaire pourrait bien être un levier pour pérenniser des liens trop fragiles sur un long terme où les reproches, la routine, les conflits et le manque de caresses verbales et physiques occasionne trop de frustrations.

Les relations amoureuses ou conjugales ont énormément changées depuis l’époque de nos grands-mères jusqu’à aujourd’hui.

La famille était la pierre angulaire avec le contrat de mariage à la clé, un homme marié à une femme pour la vie et de ceux-ci émanaient des enfants. L’amour n’était pas forcément le ciment de la relation. La primeur était au statut social de l’homme, à la solidité du couple pour rester investi à la famille afin d’éduquer les enfants.

Dans les foyers, la femme élevait les enfants à la maison, les hommes travaillaient à l’extérieur, la préservation de la cellule familiale primait sur l’épanouissement individuel.

A ce titre, les divorces étaient malvenus, les enfants nés de relations amoureuses extra conjugales devenaient des bâtards, moqués et stigmatisés.

Alors les relations à distance amoureuses ne devaient pas se maintenir car peu favorables à la cellule familiale, seules les femmes de marin se voyaient affichées d’un homme à distance qui partait et revenait au loin laissant derrière lui femme et enfants. Et comme Pénélope, elles attendaient le retour de leur homme.. (Les amants étaient cachés déjà à l’époque, elles n’étaient pas censées en avoir..).

On peut encore faire référence aux femmes d’hommes partis à la guerre, mais dans une détresse liée au non choix et au trauma de la séparation brutale.

Aujourd’hui nos relations à distance sont choisies la plupart du temps avec comme motif de savourer les espaces de célibat, de solitude où chacun se retrouve chez lui pour s’épanouir, se ressourcer, vivre à son rythme. Une forme d’indépendante qui place au centre l’individu à l’instar de la famille.

La recherche du bonheur et de la réalisation individuelle devient la valeur émergente devant la durée de vie long terme d’une cellule familiale.

Certaines personnes pour des raisons professionnelles vivent encore dans des relations à distance et rentrent au foyer le week-end, priorisant le niveau de vie et assurant la sécurité financière à la famille.

Et même dans ces configurations relatives au schéma priorisant la famille, chacun des partenaires recherchera aussi son confort et épanouissement personnel beaucoup plus qu’au siècle précédent.

Les mœurs évoluent, la relation à distance devient un mode de relation de couple fréquent, n’est plus un frein à la qualité de la relation , au contraire présente des avantages certains.

Lesquels ?

Si le fait d’être présent l’un à l’autre sécurise, le « vivre ensemble » devient aussi sclérosant, car trop de fusion empêche l’individuation.

Et le désir n’est plus stimulé par le manque de l’autre, la tension est trop faible, et le désir augmente avec la tension du manque bien souvent..

Alors sentir le manque grâce à la relation à distance ? La joie des retrouvailles comme si la stratégie de séduction revenait à celle des touts premiers moments de la rencontre ?

Pour beaucoup, le fait de composer avec un autre que soi dans un espace restreint demande des compromis compte tenu de la différence des goûts et des valeurs de chacun des partenaires.

La relation à distance règle le problème des compromis, de devoir s’adapter à l’autre : habiter chez soi seul privilégie les habitudes de célibataires, plus besoin de faire à manger pour quelqu’un d’autre, de ranger ses affaires, d’être dérangé par des bruits et tous les petits heurts du quotidien générateurs de disputes et d’insatisfactions.

Pour garder également toute la fraîcheur de l’idéalisation, plus l’autre est à distance, plus il est simple de le fantasmer et de l’idéaliser, on le sait : le réel est décevant.

Pour les « dépendants affectifs » trouver une distance leur permet aussi de retrouver leur centre au lieu de se suradapter aux attentes et de faire payer sournoisement. En boudant, en ayant « une migraine le soir », en devenant tyrannique.. Le tissu relationnel de chacun peut être préservé sans obligation aucune de partager tous les amis, l’espace personnel est respecté sans négociation.

Le temps partagé sera aussi plus intense car la séparation guette.. Il s’agit de ne pas se disperser pour ne pas en « perdre une miette ».

Chacun prend davantage soin de la qualité relationnelle, se montrant sous son meilleur jour gardant pour « des moments en solo » son visage ordinaire moins flamboyant (soirée pyjama, pâtes, jambon plutôt que champagne et cuisine préparée avec soin).

La distance augmente aussi le temps de la redescente émotionnelle. Il est difficile de prendre du recul lorsque l’on vit sous le même territoire, comme les émotions sont contagieuses ; les contentieux s’accumulent plus facilement. La colère active celle de l’autre etc..

La distance favorise la possibilité de retrouver son axe et ainsi de revenir au lien dans une intention parfois plus bienveillante, moins affectée.

Ou bien au contraire la distance peut aggraver la déconnexion du lien, l’envie de désinvestir lorsque les fantasmes négatifs augmentent la perception d’un autre (étrange et étranger) qui devient alors le « mauvais objet insatisfaisant. »

Quels autres inconvénients peuvent être énoncés encore ? Puisque l’on sait bien que toute situation présente à la fois des avantages mais aussi des inconvénients.

La distance est une mise à l’épreuve du lien, si les partenaires ne savent pas communiquer suffisamment pour rester en lien, celui-ci s’étiole et finit par se desserrer pour se dissoudre.

« Loin des yeux, loin du cœur » dit-on, si l’autre n’est plus que virtuel et que le temps passé ensemble s’amoindrit vraiment jusqu’à une peau de chagrin, alors le lien n’est plus assez dense, non incarné dans la matière, il se détisse jusque devenir évanescent et la froideur remplace l’élan. Chacun reste alors figé sur une impression de ne pas être suffisamment important pour l’autre, n’osant pas exprimer ce point de vulnérabilité pour de multiples raisons.

Certains proches conseillent même de ne rien dire pour que l’adage fasse effet : « fuis moi je te suis, suis moi je te fuis », la stratégie de respecter la liberté de l’autre, de ne pas montrer ses faiblesses (ne lui téléphone pas pour ne pas le harceler !) empêche une communication libre et authentique. Les valeurs fortes de notre époque préconisent une maîtrise de soi plutôt qu’une autorisation à oser la fragilité de nos peurs et à les exprimer à l’élu de son cœur.

A distance, la stratégie est aussi plus utilisée, on a le temps de réfléchir à ce que l’on va dire ou écrire, ou ne pas dire, ne pas écrire. Les nouvelles technologies comme les tchats sur Facebook, les mails, les textos deviennent des moyens de communication qui diminuent la réactivité de visu au bénéfice de la réflexion stratégique amoureuse. Avec l’avantage de réfléchir davantage mais privant les émotions de se former et de disparaître tels des nuages dans le ciel.

A distance, on n’a pas le contrôle sur l’agenda du partenaire, encore moins que sous le même toit, tout est plus sujet à fabriquer un imaginaire jaloux.

Mais jaloux de quoi ? Des rencontres possibles ? Des moments intenses où nous serions écartés? La distance met en relief les manquements de soi, l’appauvrissement de notre capacité à aimer la vie que l’on mène dans le seul à seul.

En résumé, la distance dans la relation est une question soulevée au sein du couple moderne, elle apparaît comme un critère lié à l’épanouissement, la valeur conséquente de nos dernières décennies.

Quand chacun des partenaires se prend en charge sur ses besoins de se ressourcer à travers ses propres loisirs, ses amis bref tout un espace qu’il ne partage pas au sein du couple, il maintient alors une distance certaine qui justifiée par la forme géographique ou non permet de générer un équilibre entre ce que je veux mettre en commun et ce que je veux développer sans l’autre.

Chacun peut évaluer jusqu’où c’est bon pour lui de mettre en commun, et jusqu’où le curseur génère l’oubli de soi, de sa créativité et singularité.

Véronique Kohn, Avril 2016.