Avoir, faire et être : l’art de la complétude

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Quel est l’intérêt de s’interroger sur l’avoir, le faire et l’être ?

Parce que de tous temps nous avons chercher le bonheur, et la sagesse nous informe par une petite voix à l’intérieur de nous que cette recherche du bonheur passe par un équilibre à trouver, un équilibre toujours prêt à se rompre. Cet équilibre nous met en face de nos polarités, comme par exemple nos pôles féminins et masculins, ou encore l’avoir et l’être.

Nos croyances nous mènent souvent par le bout du nez, notamment celles qui s’orientent sur l’idée de ce qui va me rendre heureux ou malheureux.
Celles si sont insidieuses parce que bien souvent nous y sommes attachées. Nos imaginaires nous guident, si nous sommes construits et moulés sur la formule de l’avoir, nous allons croire que si nous possédons des biens matériels, des objets d’amour, des voyages, des vacances, etc.. nous serons comblés. Effectivement nous serons comblés l’espace d’un moment, et le désir va se reconvertir sur un autre objet..

Si nous sommes bâtis sur le mode faire, nous croyons que si nous réussissons ce que nous entreprenons alors nous avons de la valeur. Et faire dépendre sa valeur de nos soi disant réussites ou échecs devient une course effrénée à se dépasser, se transformer. Pour finalement voler de projets en projets, d’un défi à un autre sans vraiment savoir pourquoi comme si le principal moteur était l’action plus que de savourer le résultat. D’autant plus que notre valeur intrinsèque ne dépend jamais de nos réalisations mais juste de notre compétence à être nous mêmes tout simplement. On a de la valeur, parce que l’on est.. « unique en notre genre ».

Et le mode être ? L’être c’est avant tout le goût de s’intérioriser, vivre en contact avec la richesse de l’univers en soi, revenir à la saveur de ce qui nous anime sans action, immobile à sentir sans agir. Proust par exemple à travers son roman du côté de chez Swann rend compte de la richesse de cette vie intérieure.

Mais de nouveau si ce mode être devient le mode préférentiel, l’individu perd « l’humain » c’est à dire en se dédouanant du monde de l’avoir et du faire, la rêverie, le fantasme est priorisé sur l’action, un non goût de l’incarnation se fait sentir, peut-être même un refus des responsabilités et des contraintes d’une vie ordinaire.

Alors avoir, faire ou être ?

En fonction de ce que l’on a appris, de la façon dont nous avons été aimé enfant, également influencé par la société nous privilégions un mode plutôt qu’un autre.
Nos préférences ne dépendent pas vraiment de notre volonté mais plutôt de nos conditionnements.
Mais si nous commençons par prendre conscience de notre mode de fonctionnement dominant, nous pouvons revenir à l’équilibre et ceci plus ou moins car la notion d’équilibre est instable, il est plus simple de revenir à nos modes opératoires connus qui sont nos sentiers battus.

Le mode « Avoir »

Pour un individu particulièrement addict au mode avoir, l’être est à découvrir et investir, mais il ne quittera pas pour autant le mode avoir, l’inscription même du sens de la vie y est associé.
Et réciproquement. Eric Frohm dans son livre l’être et l’avoir distingue bien ces deux univers qui vont différencier deux types fonctionnement humain :

– L’avoir et l’agir, les deux sont assez proches.
– L’avoir se forge sur la croyance qui si j’ai je serai..
– L’agir concrétise l’avoir dans la matière.

Donc pour obtenir… ce qui (j’imagine) me rendra heureux, je dois faire… Et l’on retrouve aussi toute la pensée judéo-chrétienne du goût à l’effort pour avoir ce que l’on veut. De la pénibilité, du labeur, du devoir.

Mais est-on vraiment heureux à courir après nos acquisitions ? Après un certain temps, beaucoup d’entre nous s’aperçoivent que posséder nous donne une satisfaction passagère, et une obligation de couvrir et d’entretenir nos acquis pour ne pas les perdre, qui coûte parfois très cher, comme un cercle vicieux sans fin.
Et une course souvent effrénée à un « toujours plus ».
En même temps vivre chichement n’est pas non plus louable si on peut vivre en « grand » ! Il ne s’agirait pas non plus de tomber dans l’extrême inverse où l’argent synonyme d’acquisitions serait associé à quelque chose de sale, de vil, de présomptueux et d’égoïste.

D’une croyance à une autre, nos injonctions familiales nous poursuivent, jusqu’ou sommes nous en prisonniers ?

Comment jongler avec ce goût de l’avoir, sans être pris par l’illusion puisque tout disparaitra, que s’agripper à nos biens, nos constructions dans cette vie nous vaut beaucoup d’anxiété, pour pouvoir tout contrôler par la volonté, pour que tout reste le plus stable possible. Idem pour nos objets d’amour, qui dans le langage psychologique sont objectivés puisque nous y créons un attachement comme à un bien matériel, (on le veut à nous.)

Je te veux, je t’ai dans le discours amoureux est synonyme de désir, de passion, de feu érotique et charnel.
Tendre vers l’avoir charnel, nous fait nous sentir vivant et intense, et en même temps peut nous faire croire que l’autre est à nous pour de vrai… ce qui serait purement immature de fait !
Je ne peux posséder que dans l’instant et c’est expérimenté sous forme d’une sensation , d’un goût fusionnel, l’instant suivant, il est de bon ton de se retirer consciemment du jeu de l’avoir parce qu’aucun autre ne nous appartient, sans son consentement ni même avec ..
Autre émanation du mode avoir qui est à la mode en ce moment, la loi de l’attraction.
Un engouement pour nous allécher sur l’abondance de l’avoir, je crée ce que je veux, si je pense positif j’attire le positif et alors je serai heureux..
Oui pourquoi pas ? D’un côté, on peut noter que penser positif attire le positif, puisque nos croyances , nos formes pensées sont aussi de la matière, et en même temps la limite de cette histoire, est que c’est une histoire justement..

Le mode « Faire »

Identifiée aux réalisations, « je suis ce que je réalise » est le leitmotiv de ces personnes dont le mode faire est prépondérant.

Fatiguant comme scénario, la personne ne peut plus s’arrêter d’entreprendre, comme un hamster qui courre dans sa cage sans fin, elle ne peut s’arrêter, se détendre et ne rien faire puisqu’ici « le ne rien faire » sera associé à de l’ennui, du vide à fuir, de l’inaction inutile. Le rendement, la performance, faire c’est exister tout simplement !

La piste pour ces personnes happées par le monde extérieur : revenir aux sensations dans le corps, la seule chose que nous cherchons est le moyen de se sentir vivant. Et en général nous croyons que c’est en agissant sur le monde et en s’attachant aux objets ou aux personnes que nous pouvons nous sentir vivant.
Alors que le vivant est juste à goûter ici et maintenant en posant l’attention sur notre manière de nous sentir sensoriellement vivant là présentement. Une pratique toute simple mais peu habituelle. La plupart auront l’impression de ne rien sentir ou si peu lorsqu’ils tournent le regard sur eux même et surtout s’il n’y a pas douleur particulière, un corps ‘neutre’ n’est pas senti mais oublié .. Un sutra dit le vide est la forme , la forme est le vide, la conscience est la matière, l’esprit est le corps, il n’y a pas un je suis et un corps ailleurs, a chaque instant je suis cela..

Et comme le petit enfant qui ne s’intéresse pas au résultat de ses actions, faire que pour le plaisir de l’action et surtout ne pas chercher à faire utile.

Un autre profil de ce type sont les manuels, bricoleurs, masseurs, ceux qui ont développé une intelligence sensorielle. La vie est célébrée par le mouvement mais comme tout ce qui est en excès, si le mouvement n’est pas suivi par du repos en alternance il va dérégler le fragile équilibre du système nerveux.

Le mode « Être »

Pour les kabbalistes, lorsque l’on rencontre un homme qui fonctionne dans sa vie avec son intellect et selon le principe de causalité, c’est à dire uniquement selon les principes de la logique inductive ou déductive, faut-il le laisser tranquille ou au contraire lui rappeler qu’il existe une autre logique ?
En face d’hommes et de sociétés qui ne fonctionnent que par le principe de raison, dominés par la logique binaire, ne faudrait-il pas opérer de coups d’état poétiques ? Mettre au premier plan l’importance du questionnement…

La kabbale considère qu’il y a deux dimensions essentielles de l’esprit, celle de l’esprit logique, des relations cause-effet ; et celles de la fracture causale, de l’ouverture au rêve, à l’imaginaire, aux émotions. C’est aussi le questionnement, la force du quoi ?
Le questionnement permet de rester ouvert à l’infini, les réponses enferment, rigidifient.
Le sachant du mode avoir et faire prétend et cherche à convaincre les autres de son savoir.
Dans le Je suis (tout ce qui est).. la singularité des points de vue se valent, personne ici ne cherche à tirer la couverture à soi.

Dans notre civilisation actuelle c’est surtout le commandement n’oublie pas d’être poète qui devrait être revu à la hausse !
Etre, c’est se mettre à l’unisson avec ce qui nous met en lien, déjà avec nous-mêmes mais aussi avec les autres, retourner à ce sentiment de reliance avec la nature et avec tout ce qui est.
Etre c’est prendre conscience que l’on ne peut être que ce que l’on est maintenant, et cessez de fermer avec un je suis… quelque chose derrière les trois petits points… Etre c’est l’ouverture des possibles.

Mais si je me consacre à ce mode tout entier, en excès je peux aussi quitter le monde du concret, « ne plus avoir les pieds sur terre », telle est l’expression courante utilisée.
Dans le milieu du développement personnel, cultiver le mode être serait une manière de renverser les valeurs trop fortement éprises du mode avoir : performance, rentabilité, comme s’il fallait s’en détourner parce qu’à devenir trop matérialiste on oublie de regarder la personne dépouillée de son identité sociale.
Et l’engouement de la valeur être tombe également dans un autre excès de sur-bienveillance, c’est à dire de vouloir aimer l’autre pour ce qu’il est, l’utopie de l’amour inconditionnel, ne pas l’étiqueter, le juger, lui exprimer ce qui nous agace.

Ce qui falsifie également le lien, ne pas dire ce que l’on pense fausse la relation, dans l’invisible nos reproches se font sentir, on fait « payer en souterrain »
Dès que l’on construit un excès sur un mode (avoir, faire ou être), les dérives ne sont pas loin.

Comme tous les milieux, l’intérêt est à la fois de se regrouper sur des valeurs mais à les défendre, on crée ainsi de nouveaux dogmes rigides. Il faudrait ici atteindre une qualité d’amour divine, d’énergie subtile, de transcendance.
Et de se libérer de la méchante prison de l’avoir, de notre fâcheuse manie à vouloir posséder, à détruire la terre par là même, à ne se rencontrer que d’âme à âme.. !
Bref, passer d’un excès à l’autre revient toujours au même, formater son prochain à ses convictions, en faire son double, rejeter et mépriser ceux qui sont vus comme des personnes peu évoluées…
Et comme disent si bien les enfants : « c’est celui qui dit qui y est ! »

En conclusion, on pourrait reprendre l’idée que vivre sur le mode avoir en faisant serait l’apanage d’une forme de bonheur si et seulement le mode être n’est pas en friche.
Et si vous votiez comme moi pour une conjugaison des trois modes pour tenter une vie ordinaire extraordinaire.. !

Véronique Kohn, Castelnau-le-Lez, le 6 décembre 2016